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20/01/2017

Acculé, le dictateur Jammeh quitte le pouvoir et la Gambie

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 Lâché par l’armée et menacé par les forces des pays voisins, le chef de l’Etat aurait accepté vendredi soir de lâcher son fauteuil au nouveau président élu, Adama Barrow.

In extremis, Yahya Jammeh a accepté de quitter le pouvoir et le pays, selon Reuters qui citait vendredi le porte-parole du président élu Adama Barrow. Une information également reprise par RFI. La Gambie se débarrasse ainsi de l’homme qui tirait toutes les ficelles depuis vingt-deux ans. La médiation de la dernière chance, conduite par les présidents mauritanien et guinéen, a porté ses fruits, plusieurs heures après l’expiration de l’ultimatum lancé par la Cédéao. Le dictateur gambien, isolé diplomatiquement, sous pression depuis l’entrée d’une force ouest-africaine sur son territoire, lâché par une grande partie de son administration et par son chef d’état-major, s’apprêtait, selon ces déclarations, à s’exiler vendredi.

«Dictateur et fier de l’être»


La veille, Banjul, la capitale gambienne, aurait aimé faire la fête jusqu’au petit matin pour célébrer l’investiture d’Adama Barrow. Une cérémonie modeste s’était déroulée en début de soirée à Dakar (Sénégal), où le nouveau président gambien est exilé pour des raisons de sécurité. A peine avait-il ôté la main du Coran sur lequel il venait de prêter serment que des coups de klaxons ont retenti dans la ville.

De petits groupes de personnes sont sortis dans les rues, d’abord timidement, puis avec de plus en plus d’assurance, manifestant leur joie aux cris de «Nouvelle Gambie !» et «la Gambie a décidé». «C’est un jour très important pour tous les Gambiens. Nous avons été privés de nos droits pendant tellement longtemps», s’enthousiasmait un homme, la voix cassée à force de crier. Mais après ces scènes de liesse spontanées, et un moment presque surréaliste où le chef d’état-major des forces armées, Ousman Badjie, s’est joint à la foule, emporté par l’effervescence, les gens sont rentrés chez eux, les portes se sont refermées. Et la capitale gambienne s’est remise à attendre.

Le long des avenues vides, quelques habitants discutent sur le pas de leur porte ou assis sur les trottoirs. «Yahya Jammeh doit partir, nous avons un nouveau président maintenant, dit Mariama, une jeune femme qui tue le temps en écoutant de la musique sur son portable. Il a fait tellement de mauvaises choses pour ce pays : mettre des gens en prison, tuer…»

Dans ce petit Etat enclavé dans le Sénégal, dont la jeunesse fuit vers l’Europe, poussée par la pauvreté et la répression, cela fait longtemps que l’on n’avait plus rêvé d’un avenir meilleur sans passer par le «grand voyage» à destination de l’étranger.

Ancienne colonie britannique, le pays n’a connu que deux présidents depuis son indépendance, en 1965. Yahya Jammeh, 51 ans, arrivé au pouvoir par un coup d’Etat, se proclamait «dictateur et fier de l’être» : sous son régime, opposants politiques, journalistes ont été emprisonnés, torturés, toutes les voix dissidentes ont été muselées.

Mais Mariama, comme beaucoup de ses compatriotes, veut tourner la page. «Nous sommes prêts à pardonner, affirme-t-elle. La Gambie est un petit pays ; nous ne voulons pas d’affrontement, pas de rancœur. Nous voulons juste qu’il parte en paix. Et qu’il parte vite.»
«Du thé et des fleurs»

La situation a finalement été débloquée, jeudi, par le Guinéen Alpha Condé et le Mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz, représentant la Communauté économique des pays d’Afrique de l’Ouest (Cédéao). Condé s’était toujours dit opposé à une intervention militaire en Gambie. Il est l’un des rares chefs d’Etat de la sous-région qui a toujours entretenu de bonnes relations avec Jammeh, dont les frasques et provocations ont souvent irrités ses homologues.

En cas d’échec diplomatique, la Cédéao n’avait laissé planer aucun doute sur sa détermination à faire respecter l’issue de l’élection du 1er décembre, et la victoire de la coalition d’opposition menée par Adama Barrow, par la force si nécessaire. Jeudi soir, le porte-parole de l’armée sénégalaise, le colonel Abdou Ndiaye, avait annoncé que ses troupes avaient franchi la frontière gambienne et se tenaient prêtes.

La force d’intervention régionale, menée par le Sénégal, compte environ 7 000 hommes, des tanks et des avions de combat, et pouvait avancer à tout moment vers le palais présidentiel si Yahya Jammeh continuait de s’obstiner. Cette coopération militaire ouest-africaine en réponse au refus d’un président de quitter le pouvoir suite à une défaite électorale est inédite sur le continent. Son exemple pourrait résonner bien au-delà de la Gambie.

Le numéro 1 de l’armée gambienne, Ousman Badje, avait enfoncé le clou vendredi après-midi en annonçant qu’il reconnaissait Barrow comme le nouveau chef des armées gambiennes. Il promettait également que ses hommes n’affronteraient pas les soldats de la Cédéao : «Nous allons les accueillir avec des fleurs et leur servir du thé.» Finalement, les bouquets serviront plutôt à acclamer le retour du nouveau chef de l’Etat.

Patricia Huon
Libération

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