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08/10/2015

Le prix Nobel de littérature 2015 est attribué à la Biélorusse Svetlana Alexievitch

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INTERVIEW - Le Figaro avait rencontré en 2013 l'écrivain sacrée ce jeudi par l'Académie suédoise. En trente ans et cinq ouvrages, la romancière biélorusse a sauvé la mémoire d'un peuple fataliste et nostalgique.
Depuis 2013, Svetlana Alexievitch reçoit tous les honneurs. Aprèsle prix des libraires en Allemagne, le prix Médicis essai en France pour La Fin de l'homme rouge, élu «meilleur livre de l'année» par Lire, la romancière biélorusse a été sacrée ce jeudi 8 octobre par l'Académie suédoise pour le prix Nobel de littérature.
Pourtant, ce qui importe à cette femme discrète, c'est d'avoir achevé ce qu'elle appelle son «encyclopédie de l'époque soviétique». Une somme entamée en 1985 et qui s'attache à comprendre les origines du mal en interrogeant les hommes et les femmes à qui les historiens ne donnent jamais la parole.

LE FIGARO LITTÉRAIRE. - Même si vous dites que l'objet de votre recherche est l'histoire des sentiments et non la guerre proprement dite, elle est partout dans votre œuvre…

Svetlana ALEXIEVITCH. - On ne parlait que de cela dans les familles. Mon grand-père maternel est mort au combat et ma grand-mère maternelle a été assassinée par les Allemands. Un habitant sur quatre en Biélorussie a été tué pendant le conflit, et les mouvements de résistance étaient très forts. Après guerre, on avait peur d'aller dans les forêts qui étaient minées. On voyait des invalides partout qui demandaient la charité, car ils n'avaient pas de pension. Ils ont traîné jusque dans les années 1960, puis tous sont morts. Très tôt, je me suis intéressée à ceux qui ne sont pas pris en compte par l'Histoire. Ces gens qui se déplacent dans l'obscurité sans laisser de traces et à qui on ne demande rien. Mon père, ma grand-mère m'ont raconté des histoires encore plus bouleversantes que celles que j'ai consignées dans mon livre. Ce fut le choc de mon enfance et mon imagination en a été frappée à jamais.

Cinq livres en trente ans, des milliers de témoignages réunis, des attaques personnelles, un procès: comment avez-vous réussi à mener à bien cette entreprise unique?

J'ai souvent pensé que je n'aurai jamais assez de force pour y arriver. Je me souviens un jour avoir interrogé une femme qui avait passé quinze ans dans un camp sous Staline et qui continuait malgré tout à le porter au pinacle. J'en aurais pleuré. Je me souviens avoir vu des jeunes gens travailler sur la centrale de Tchernobyl après la catastrophe sans protection particulière. Je me souviens des hôpitaux afghans où j'avais sous les yeux les atrocités que nos soldats commettaient. J'ai perdu connaissance plusieurs fois. Je ne suis pas une héroïne. Toutes ces voix m'ont poursuivie, hantée. Il m'aura fallu toutes ces années pour monter cet édifice. Peut-être ai-je eu tort de me lancer dans cette aventure? Aujourd'hui, je me sens libérée.

Votre travail ne relève ni de l'histoire ni du journalisme. Comment le définissez-vous?

Chez nous, on parle de «roman de voix», un genre littéraire que m'a inspiré Ales Adamovitch. Il m'a montré la voie avec cette manière qu'il avait de joindre l'intériorité et la réalité. Ce n'est pas du journalisme. Je me sentais coincée par cette profession. Les sujets sur lesquels je voulais écrire, comme le mystère de l'âme humaine, le mal, n'intéressaient pas les journaux et moi, l'information m'ennuyait.

Vous n'apparaissez quasiment jamais dans vos livres, mais vous vous dites «complice»…

Tout régime totalitaire agrippe les gens. S'il y a un maillon faible, tout cède. Donc, on est tous otages du système. J'ai été membre des Jeunesses communistes comme tout le monde. Étudiante, je considérais qu'il fallait arriver à mettre en place un socialisme à visage humain. Mais personne ne s'attendait à la suite des événements, pas plus Gorbatchev que les autres. On imaginait des plans dans nos cuisines, on était naïfs. Très vite, dans la rue, nous avons été entourés par des bandits qui ont confisqué toutes les richesses.

    «Les gens voient en Poutine une figure qui incarne notre grandeur disparue.»
    Svetlana Alexievitch

Croire en des jours meilleurs après l'horreur stalinienne, c'était une réaction naturelle, non?

L'histoire russe est une longue tradition de souffrance. Les gens sont habités par cette situation d'anormalité. Il y a une sorte de fatalisme, surtout en Biélorussie. La catastrophe de Tchernobyl, par exemple, n'a donné lieu à la création d'aucune association de défense des victimes, pas plus qu'il n'y en avait eu au moment de l'Afghanistan. Dans toutes les familles que j'ai rencontrées, il y avait des victimes du stalinisme et pourtant les réactions oscillent entre avouer des souffrances incroyables et avoir des mentalités d'esclave. Souvenez-vous de cet homme qui a passé des années en camp et qui, à son retour, partage son bureau avec son délateur. Ils sont tous les deux au courant, mais la victime ne dit rien. J'ai compris que la souffrance ne conduisait pas l'homme à aspirer à la liberté. C'est l'idée centrale du livre.

La Fin de l'homme rouge est comme une suite ininterrompue d'horreurs…

La vie d'un homme n'a aucune valeur chez nous. Les années 1990 et la chute de l'Empire ont été celles des règlements de comptes, le règne des monstres. Comme à l'époque des camps staliniens. Ce que j'ai compris en écrivant ce livre, c'est qu'il n'existe pas de mal chimiquement pur, de catégories d'individus concernées, mais qu'il est dilué dans toute la société.

Vous placez parfois l'horreur communiste et l'horreur nazie sur un même plan…

Mon père était étudiant en journalisme avant-guerre à Minsk. La guerre a éclaté lorsqu'il entrait en 2e année. Il a demandé à partir au combat. Lorsqu'il a dit à son professeur qu'il s'engageait, celui-ci a répondu: «Cette guerre, c'est un fascisme qui en combat un autre. Mais nous gagnerons, parce que nos soldats ne sont pas exigeants.» Mon père s'est demandé très sérieusement s'il devait dénoncer son professeur pour de tels propos, mais il est parti peu après sans avoir à trancher. En me racontant cette histoire, il m'a dit: «Tu n'imagines pas ce qu'on a fait de nous.»

Pensez-vous que Poutine soit l'homme qui peut redonner sa grandeur à la Russie?

Les gens voient en lui une figure qui incarne notre grandeur disparue. Les jeunes veulent vivre dans un grand pays. Quand il a voulu rester au pouvoir, il a promis de faire payer les riches et, une fois élu, il s'est bien sûr empressé d'oublier ses promesses. Il a réussi par un bourrage de crâne massif à détourner l'attention et la violence sur les homosexuels et les Pussy Riot. Le voir en photo en treillis, torse nu, avec un fusil à la main, c'est une telle caricature. Allez sur les réseaux sociaux russes et vous verrez que les gens ne sont pas dupes! Malgré tout, malgré les richesses dérobées, l'évasion des capitaux, les Russes sont fatalistes, ils disent qu'ils sont habitués, qu'ils ne connaissent pas de politiciens honnêtes une fois arrivés au pouvoir.

Pouvez-vous imaginer écrire demain une œuvre purement d'imagination?

On ne demande pas à un prosateur s'il peut écrire un roman en vers! Le «roman des voix», c'est le genre que j'ai choisi et dans lequel je vais poursuivre mon œuvre. Les sujets ne manquent pas, le mal prend tellement de formes! Depuis Dostoïevski, personne n'a mieux parlé de cette question. Toutes ces guerres après la chute de l'Empire et personne qui soit capable d'en expliquer la nécessité. Dostoïevski a dit que toute sa vie il a cherché ce qu'il y avait d'humain en l'homme. Chalamov lui a répondu qu'au bout de quelques jours dans un camp, l'humain disparaît.

Le figaro.fr

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